Un continent déchiré
Par RF , jeudi 28 avril 2005 à 10:04 :: Europe :: # 7 :: rss
Une ligne de force traverse cependant les siècles : les affrontements répétés, durables et ravageurs entre les peuples, qui composent l'Europe. Comme si l'équilibre européen ne pouvait être que le point d'aboutissement d'une longue succession de conflits, de représailles, d'ambitions avortées et de conquêtes inassouvies. Comme si le déchirement était une condition nécessaire de la réconciliation.
Car aucun autre continent n'a connu autant de guerres : guerres de Cent, de Trente ou de Sept Ans, guerres de Succession d'Espagne ou d'Autriche, guerres de la Révolution et de l'Empire. Chaque siècle européen connaît ses années meurtrières. Au nom du roi, au nom des princes, au nom de la religion ou de la patrie, ce sont des hommes qu'on lance par milliers sur les champs de bataille et qui s'entretuent. Il semble que jamais le ressac de la haine et de la division ne puisse s'arrêter de venir frapper aux portes des Etats européens. Telle une malédiction, le cycle de l'humiliation et du ressentiement n'a cessé d'engendrer de nouvelles déchirures. Ainsi, dix ans après la catastrophe de Sedan, Paul Déroulède, fondateur de la Ligue des Patriotes, appelle les siens à la vengeance : "J'en sais qui croient que la haine s'apaise. Mais non ! L'oubli n'entre pas dans nos coeurs." Il n'aura pas fallu plus d'une génération pour que le plus jamais ça de 1918 s'évanouisse dans le cauchemar de la Seconde Guerre mondiale. Ces deux dates de l'histoire contemporaine sont comme les pilliers calcinés de notre mémoire commune. Les regards brûlés des tranchées et, plus encore, des camps de la mort ont emporté à jamais avec eux le rêve d'une Europe innocente et fondé l'inéxorable exigence du souvenir et de la paix. Ici au bout des voies de chemin de fer qui conduisent à Chelmno, Maïdanek, Sobibor ou à Auschwitz, c'est toute l'Europe qui devient pour elle-même une énigme. Comme l'enfant d'imre Kertesz qui avance dans cette matinée de juillet sans comprendre pourquoi on l'arrête, pourquoi on l'enferme, pourquoi on le prive de nourriture, nous restons sans voix.
Davantage que n'importe quel autre continent, nous mesurons à quel degré de fureur les Etats peuvent en venir, par obstination, presque mécaniquement sans entrevoir d'autre issue à leur querelle que le mort de millions de leur citoyens. La Première puis la Seconde Guerre mondiale représentent un tournant dans la conscience européenne. Dans la boue des tranchées et sur les plaines des Flandres zébrées par les tirs des chasseurs nazis a mûri la conviction indestructible, féroce et pacifique, que l'Europe devait s'inventer un autre destin. Que les forces qui jusque-là n'avaient cessé de s'affronter devaient désormais s'allier pour aider à la construction d'un monde neuf.
Dominique de Villepin dans L'Homme européen
Plus jamais ça !!! J'aime l'Europe, Je vote OUI !!!